Place des Marronniers

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Y aurait-il une bonne façon de s’approprier l’espace à vivre ?

Un article de Carine Babet (ergonome à Aménagement POUR TOUS) et de Xavier Guillon

25/07/2014

Crédit photo à la une : Kanazawa City

En 1976, l’architecte espagnol Ricardo Bofill déclare : « Le logement idéal n’existe qu’en rêve et on peut en effet rêver d’un espace vivant et complexe qui réunirait les qualités de la tanière, de la minka japonaise et du home anglais, trois modes d’habitat animal parfaitement conséquents ». Aujourd’hui encore, le logement idéal n’existe que dans nos rêves. Nos maisons restent exagérément rigides dans l’organisation de leurs espaces. Mal conçues, elles génèrent le handicap. Alors, est-ce une utopie que de repenser notre façon d’habiter ?

Intérieur de la Villa Le Lac de Le Corbusier @Olivier Martin - Gambier

La naissance d’un concept en occident : la machine à habiter

Déjà dans les années 20, Le Corbusier élabore l’idée d’une maison pour habiter. Pour l’architecte, l’ensemble des codes sont à bousculer : « Il faut transformer les usages, tamiser le passé et tous ses souvenirs à travers les mailles de la raison ». Il précise : « étudier la maison pour homme courant, « tout venant », c’est retrouver les bases humaines, l’échelle humaine, le besoin-type, la fonction-type, l’émotion-type ». Pour Le Corbusier, c’est aussi par les notions d’usage, de moment, que la maison doit fonctionner.

Le Château du Corbusier - Crédit Photo : dutoiatoi.blogspot.fr

Une vieille idée venue d’orient : la maison évolutive

L’idée n’est pas nouvelle. Dans certaines régions du monde, l’habitat depuis longtemps n’est pas abordé avec des frontières comme nous en avons l’habitude en Europe. Il est conçu pour s’adapter aux différents moments du quotidien et de la vie.

Minka Traditionnelle Japonaise

Au japon, l’espace à vivre traditionnel répond à cette façon d’habiter. Son volume, facilement transformable, doit autoriser les besoins d’usage présents et futurs. Aidé en cela par un mobilier réellement mobile et réduit à l’essentiel, et par de vastes espaces de rangement intégrés à la structure du bâti, la pièce vide prend fonction de chambre ou de salon au fil de la journée. L’intérêt de la maison japonaise (minka) rappelle Ricardo Bofill, c’est que « l’espace est modulable et indéfini et qu’il se plie aux usages de la quotidienneté en permettant une grande diversité des comportements ».

Plus près de chez nous, aux Pays-Bas, « la maison Schröder de Rietveld », construite en 1924, est née d’une étroite collaboration entre le designer et architecte Rietveld et sa cliente Truus Schröder-Schräder qui souhaitait une maison adaptée aux besoins de ses enfants. Si le plan du rez-de-chaussée reste assez traditionnel, avec des pièces délimitées par des murs, le premier étage est quant à lui un vaste espace que des cloisons coulissantes permettent de diviser au gré des envies et des besoins. Ouvertes, les trois chambres s’effacent pour devenir un lieu de partage et de jeu. Refermées, elles redeviennent l’espace privé nécessaire à chacun. Dans cette vision « privé-public », les zones de circulation, et d’usage privatifs restent marquées par une coloration choisie (sols et cloisons) qui marque l’identité et la spécificité de chaque subdivision.

Intérieur de la maison Schröder de Rietveld

Vues de la pièce à vivre de la maison Shröder

D’un bon espace à vivre, à l’habitation universelle

Dans l’idée d’habitation universelle, l’utilisateur et l’usage sont placés au centre de « l’habiter ». En prenant en compte les besoins de chacun, la conception de l’espace et des équipements limite la complexité inutile, facilite l'exactitude et la précision pour l'utilisateur, fournit une capacité d'adaptation au rythme de chacun. L’agencement de l’espace est conçu pour des utilisateurs tous différents, avec des capacités évoluant au fil du temps. En découle par évidence, l’utilisation pour y arriver, du concept de la « conception universelle » ou « universal design » qui pourrait être défini comme une approche de création de tout aménagement, produit, équipement, programme ou service qui puisse être utilisé par toute personne sans nécessiter d’adaptation spéciale.

Intérieur amovible

Exemple de cloison mobile via www.archiproducts.com

 

Vers l’habitation intelligente, une habitation connectée

Si hier, les innovations technologiques faisaient défauts, de nos jours elles ne manquent pas et les concepts non plus. On peut citer les parois vitrées qui s’opacifient selon les envies et besoins, les matériaux isolants (phonique, thermique…), les matériaux conducteurs d’informations, les systèmes de parois mobiles, les adaptateurs de lumière qui proposent une intensité lumineuse adaptée, les capteurs de données relatives à la santé (mentale/physique, thermique, rythme cardiaque), les équipements connectés qui suggèrent des actions. A tout moment notre habitat est ainsi en capacité d’être en adéquation avec notre corps et nos besoins. 

 

domotique

Le contrôle d'une maison domotique

 

On peut ainsi vivre pleinement toutes les étapes de son existence chez soi : avoir une chambre de plus ou de moins pour accueillir ses enfants, ses petits-enfants, ses amis, organiser son intérieur selon l’évolution de ses usages et de ses capacités. Une ouverture de perspectives pour l’habitat et son adaptation au plus grand nombre.

 

A la mode de chez nous

Petite conversation sous les arbres, entre amies (extrait)

« (...) la salle à manger et le salon, tout est à revoir. Nous avons pris un designer. Il refait tout : les plans, les couleurs, les meubles, l'éclairage. Il a  choisi un camaïeu de blancs pour le plafond et les murs, un tapis gris, des canapés noirs signés le Corbusier, des spots intégrés... C'est sobre, simple, épuré. C'est design ! Un vrai changement... »

Ouf !

Confusion / Les habits du design

On fait revêtir au design les habits du style armé d'adjectifs pour insinuer le vide, le simple, le nu, le sobre, le chic et le blanc… le moderne.

Dans cette confusion, le design s'oppose à l'encombré, le compliqué, le marron, le « perroquet », le triste, le « has-been », le « lassé », le classique.

Il y a de l'eau dans le gaz !

Réalité  / Des formes fonctionnelles simples appliquées à la fabrication en série

Le mot design a été employé en Angleterre en 1849 par Henry Cole (1) pour définir un processus de projet.

Au début du XXème siècle le mouvement allemand Bauhaus (2) a placé ce mot au centre d'une conception, d'une mise en forme, d'une concrétisation d'un objet à caractère industriel et universel.

Parler de design pour une pièce, un espace ou une maison c'est alors parler de modularité, de concept de zone, de rendement, de préfabrication d'éléments, et d'esthétisme.

 

Autrement dit / Le design n’est pas que chic

Une couleur n’est pas design, un tapis non plus, sauf si il a été conçu modulable pour se transformer en vide-poche.

Un canapé est design, s’il est ergonomique, fonctionnel et esthétique.

Un évier en inox ou en Corian est design s’il a toutes les qualités d'entretien, de volume, d'esthétisme, d'adaptation propres à son utilisation.

Une maison peut être design si elle a été dessinée de sorte à être modulable, organisée, utilisable pour tous ses habitants et si le choix des matériaux a tendu vers des produits industriels ou reproductibles.

Le concept du design n'est donc pas essentiellement contemporain. C'est un jeune homme de plus de cent ans. Ses plus belles pièces sont dans les musées et leurs reproductions sont en vente sur nos boutiques en ligne du fauteuil à la petite cuillère.

 

Action / Osons le design

Il n’est pas forcément blanc, pas forcément gris, pas forcément froid, pas forcément dénué de fantaisie, pas forcément tout seul. Le design et le classique peuvent s’entendre.

Ainsi on ne pourra plus dire à l'instar de Frédéric Beigbeder que « le café design est une invention des parisiens pour parquer les provinciaux et déjeuner tranquilles au café de Flore »

 

Geneviève Naudin

 

(1)   Henry Cole (né en 1808 à Bath - mort en 1882 à Londres) s'intéresse à la conception des objets fabriqués en série. Sous le pseudonyme de Felix Sommerly, il conçoit et dessine un certain nombre d'objets qui sont effectivement manufacturés. Autre contribution de Cole au progrès du design industriel, sa réforme de l'enseignement du dessin industriel qui milite pour la création de formes fonctionnelles et simples adaptées à la fabrication en série.

(2)   Le Bauhaus est un institut des arts et des métiers fondé en 1919 à Weimar (Allemagne), sous le nom de Staatliches Bauhaus, par Walter Gropius, et qui, par extension, désigne un courant artistique concernant, notamment, l'architecture et le design, mais également la photographie, le costume et la danse. Ce mouvement posera les bases de la réflexion sur l'architecture moderne, et notamment du style international. Si l'école du Bauhaus est surtout connue pour ses réalisations en matière d'architecture, elle a aussi exercé une forte influence sur les arts plastiques, à travers les objets usuels qu'elle a façonnés, elle est en plus le précurseur du design contemporain. S'adaptant à une industrie axée sur la production de masse, la pensée du Bauhaus se développa en direction de la vie moderne et des conditions sociales. Son engagement social l'amena à créer un style convenant à la grande masse aussi bien dans la forme des meubles que dans la construction des maisons.

 

 

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